Hétéroflics lâchez-nous le passing 🔥 Lors de l'exposition collective Subversif·ves, graphisme, genre & pouvoir au Mudac, j'ai eu l'opportunité de collaborer avec H·Alix Sanyas au sein de Bye Bye Binary sur un drapeau intitulé Hétéroflics lâchez-nous le passing. Cette pièce incarne une rage brute, celle née de l'exaspération face à l'incessante pression des normes de genre. Nous adressons une critique des attentes imposées par la société concernant le « passing », un terme qui désigne la capacité d'une personne à être perçue comme appartenant à un genre. Le « passing » suppose donc un contrôle social constant sur l'apparence physique, comme une forme de validation ou d'invalidation, dictée par les normes binaires du régime de la différence sexuelle, ce qui peut s’apparenter à une police du genre. Le message est clair : lâchez-nous le passing telle une demande de liberté, de refus d'un contrôle physique et identitaire imposé par une société cis-hétéro-normative et ces bio et nécropolitiques. La colère réactive une force de résistance, non pas pour répéter un ressentiment, mais pour construire un espace d’affirmation et d’indignation, où la rage se transforme en un acte esthétique et politique redéfinissant nos rapports au monde. Comme le note Sara Ahmed, la colère n'est pas une émotion isolée, mais une « énergie sociale » qui peut permettre de « redéfinir les relations de pouvoir et d'affirmation » dans les sociétés dominées par des normes excluantes[voetnoot]Sara Ahmed, The Cultural Politics of Emotion, Routledge, 2004, p. 124.[/voetnoot]. Comme l'évoque bell hooks, la colère est pour elle une réponse nécessaire aux injustices subies, une colère qui, lorsqu'elle est canalisée, devient créative et réparatrice, nous permettant de repenser nos rapports à la société et aux autres[voetnoot]bell hooks, Ain’t I a Woman: Black Women and Feminism, South End Press, 1981, p. 84.[/voetnoot]. Généalogie affective En m’appuyant sur les écrits d’Isabelle Alfonsi dans Pour une esthétique de l’émancipation, je conçois mon inscription dans le champ du design graphique comme un geste de filiation critique. Alfonsi écrit : « Faire émerger une lignée d’artistes dont on pourrait se revendiquer, c’est aussi prendre le pouvoir sur sa propre narration. C’est refuser d’être assigné·e à une histoire qui ne nous inclut pas[voetnoot]Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’émancipation. Éditions B42, 2019, p. 44.[/voetnoot] ». Il ne s’agit pas simplement d’honorer des figures passées, mais d’opérer un travail de mémoire affective : faire apparaître des continuités sensibles, politiques et esthétiques au sein de pratiques souvent marginalisées ou dispersées. Cette idée de lignée s’inscrit dans une pensée de l’amour comme relation transformatrice, telle que la formule bell hooks. Dans cette perspective, revendiquer des filiations choisies — queer, féministes, collectives — devient une manière d’aimer : d’honorer, de relier, de continuer. Il ne s’agit pas seulement de transmission, mais d’engagement affectif dans une histoire partagée. Ce que hooks décrit dans un langage politique de l’intime, Lucy Lippard le traduit comme une « géographie des relations affectives » : des cartes où les lieux, les œuvres, les personnes forment un réseau émotionnellement situé[voetnoot]Lucy R. Lippard, The Lure of the Local: Senses of Place in a Multicentered Society, New Press, 1997.[/voetnoot]. Repenser sa place dans une histoire de l’art ou du design graphique, c’est donc aussi se situer dans un territoire affectif, peuplé de présences choisies, de solidarités esthétiques, et de résistances discrètes. Ce tissu relationnel devient un support autant qu’un moteur de création. Dans le champ du design graphique, il peut ouvrir la voie à une pratique située, affective, en rupture avec les récits d’autonomie, de neutralité ou d’universalité qui dominent encore largement les formations et les discours. Un·e mond·e nouvelle·au ❤ Dans cette cartographie affective et politique, l’œuvre de Monique Wittig — à laquelle j’ai été introduite grâce au club de lecture de Roxanne Maillet — occupe une place de choix. Je me sens héritièr·e de sa pensée et de ses expérimentations littéraires, notamment de La Pensée straight, où elle démonte les structures hétérosexuelles qui organisent le langage, le récit et le pouvoir¹. Mais c’est aussi à travers ses choix pronominaux — comme le pronom « on » dans L’Opoponax — que Wittig m’inspire, jusque dans ma pratique du design typographique. Car c’est là que s’opère un déplacement fécond : en prolongeant sa critique du genre dans l’espace graphique, le pronom devient non seulement une figure linguistique mais un objet plastique, un signe à détourner, à redessiner, à coder. C’est dans cet esprit que nous avons réalisé, avec Eugénie Bidaut, le drapeau Un·e mond·e nouvelle·au en 2023, à l’occasion des vingt ans du décès de Monique Wittig. Ce projet, porté par la collective Bye Bye Binary, fait partie d’une série de trois drapeaux exposés au Department of French de l’Université de Berkeley et au centre d’art et de recherche Bétonsalon à Paris. Dans notre proposition, nous avons infiltré le texte Les Guérillères en remplaçant les « elles » par des « iels », composés avec des ligatures issues du caractère typographique BBB Baskervvol. Il ne s’agit pas de dénaturer la force du texte de Wittig en insérant du masculin (ils) dans le féminin (elles), mais au contraire de participer à l’abolition des genres dans le langage, entreprise que Wittig n’a cessé de mener pour permettre à « un·e mond·e nouvelle·au » de commencer. Nous disons que le pronom peut devenir drapeau. Que la typographie, comme le langage, peut porter des désirs d’émancipation. Et que cette lignée avec Wittig, loin d’être une simple référence, constitue une transmission affective et politique, un relais. Catalogue des usages des fontes post-binaires ❤  À la croisée de l’attention graphique et du geste affectif, nous avons mené en 2023, grâce à une subvention du Fonds de la Recherche en Art, un projet d’archives collectives autour des usages des fontes post-binaires. Avec Enz@ Le Garrec, Sophie Vela et Laure Giletti, nous avons constitué un catalogue rassemblant plus d’une centaine de documents imprimés — affiches, spécimens, fanzines, tracts, objets éditoriaux, marbres — qui témoignent de la diversité des pratiques graphiques ayant intégré des signes typographiques post-binaires. Ce travail de collecte, accessible sur typo-inclusive.net, ne relève pas d’une volonté de classification exhaustive ou d’un archivage neutre. Il s’agit d’un geste de soin, d’attention portée à chaque forme, à chaque usage. Chaque document a été scanné, légendé, indexé avec minutie. Ce projet a été traversé par une forme d’amour — pour les traces graphiques que nous avons rencontrées, pour les personnes qui les ont produites, pour les circulations parfois discrètes de ces signes dans les marges des usages typographiques. Le catalogue ouvre un espace de transmission vivant, sensible, évolutif. Il s’ancre dans une tradition d’archives situées, comme le Queer Zine Archive Project, lancé en novembre 2003 dans un effort de préserver les fanzines queer et de les rendre accessibles aux autres queers, chercheurs, historien·nes, punks, et toute personne intéressée par l’édition DIY et les communautés queer underground. Dans cette perspective, on peut aussi rapprocher ce travail de la démarche de Paul Soulellis, qui conçoit l’archivage queer comme un acte affectif et critique — une « forme éditoriale queer » attentive aux récits mineurs, à la fragilité des traces, et à la performativité de leur mise en circulation[voetnoot]Paul Soulelis, Urgency Reader 2: Queer Archive Work, Library of the Printed Web, 2020.[/voetnoot]. Les documents rassemblés dans le catalogue des usages des fontes post-binaires ne sont pas exclusivement queer ou militants. Ils témoignent d’une pluralité d’approches, de motivations, de contextes, reflétant la richesse et la complexité des appropriations possibles. À travers ce projet, c’est une mémoire affective des gestes typographiques que nous avons voulu faire émerger — une mémoire qui n’impose pas une lecture unique, mais qui permet de reconnaître, de relier, de transmettre. Liefhebben in het Nederlands` ❤  Les gestes graphiques que je développe s’ancrent souvent dans des relations situées, traversées d’affects et d’échanges quotidiens. C’est ainsi, dans le sillage d’une relation amoureuse — relation marquée par le partage d’un quotidien, de langues, de lectures, de luttes — que j’ai été amenée à m’intéresser aux enjeux linguistiques du néerlandais. Cette langue, que je ne maîtrise pas mais que je côtoie intimement, m’a confronté·e à d’autres régimes grammaticaux, d’autres impensés du genre. Porté·e par les conversations avec maon partenaire, Amber Vanluffelen, artiste, performeur et visual editor du magazine Rekto Verso, nous avons entamé un travail de recherche et de création autour de symboles typographiques post-binaires adaptés à la langue néerlandaise. Cette recherche, portée ensuite plus largement avec Bye Bye Binary a trouvé des formes publiques, notamment à travers des collaborations avec des institutions néerlandophones telles que le Beursschouwburg et le Kaaitheater à Bruxelles. Le travail s’est également élargi grâce aux contributions de la linguiste Vief Cornelissen et de læ poète et traducteurice neneh noï, dont les apports ont permis d’ouvrir le projet à d’autres perspectives linguistiques, critiques et situées. Ce processus, bien qu’inscrit dans une dynamique collective, résonne avec ce que Sara Ahmed écrit :« nous faisons ce que nous faisons parce que certaines choses nous touchent, nous émeuvent, nous mettent en mouvement[voetnoot]Sara Ahmed, The Cultural Politics of Emotion, Edinburgh University Press, 2004.[/voetnoot] ». La langue devient ici un lieu d’attention et d’invention, un terrain où se négocient à la fois l’intime et le politique. Écrire en feu 🔥 La rage constitue souvent pour moi le déclencheur d’une prise de parole. C’est une colère située, collective, transformatrice — non dirigée contre des individus mais contre des systèmes, des structures, des institutions qui perpétuent des formes de violence symbolique, de marginalisation ou d’appropriation. Cette rage alimente une pratique d’écriture de textes qui naissent souvent à l’occasion de tensions, de conflits, de frictions, et visent à documenter, contester et transformer. C’est ainsi que j’écris, avec une contribution additionnelle de Félixe Kazi-Tani, un premier manifeste adressé aux institutions qui invitent la collective. L’un des passages résume avec force le refus de toute récupération : « BYE BYE BINARY n’est pas une couche de vernis queer sur la merde qui nous entoure[voetnoot]Cette phrase est un clin d’oeil à la phrase « Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure. » issue du texte de Virginie Despentes lu le 16 octobre 2020 au Centre Pompidou.[/voetnoot]. Bye Bye Binary n’est pas à votre service. Bye Bye Binary n’est pas que fonctionnelle. Bye Bye Binary est Love & Rage ». Plus qu’un simple kindly reminder, c’est une manière de poser une ligne de crête politique, de revendiquer la densité d’une parole minoritaire et ses conditions d’accueil. Dans un autre contexte, celui d’une invitation de la Surface Démange[voetnoot]Camille Circlude, « L’école Bâtarde », La Surface Démange, Villa Arson, 2022. https://lasurfacedemange.villa-arson.fr/articles/lecole-batarde[/voetnoot] à réfléchir aux approches critiques de la pédagogie en art, le texte L’école bâtarde[voetnoot]Ce titre fait écho au  Manifeste de la langue bâtarde, dans [Élodie Petit] Gorge, Fiévreuse Plébéienne, Éditions du commun, 2022. Le manifeste s’accompagne d’un texte fleuve ponctué des commentaires d’Axxenne, Enz@ Le Garrec, H·Alix Sanyas et Laurence Rassel.[/voetnoot] revient sur différentes situations que j’ai pu vivre en tant qu’enseignant·e. Ce manifeste imagine une école en marge, qui refuse les cadres de légitimation académique : « L’école bâtarde écrit dans les marges. Elle n’est pas académique. Elle dénonce les violences systémiques. […] Elle fanzine, elle dissémine. Elle laisse une trace là où elle passe. Elle pollinise[voetnoot]Terme que j’emprunte à Laurence Rassel.[/voetnoot]. » Il s’agit ici d’exprimer un désir de transmission déhiérarchisée, d’ouvrir des espaces d’apprentissage dissidents, indociles et queer. Enfin, le manifeste déjà mentionné Ces colères qui nous honorent , accompagné d’un texte écrit avec Axxenne et Enz@ Le Garrec, a été publié dans la revue Festina Lente[voetnoot]Festina Lente (Hâte-toi lentement), n°2, La Criée centre d’art contemporain, 2024.[/voetnoot]. Il répondait à des formes d’invisibilisation, d’appropriation ou de négligence. Ce manifeste égrène avec une lucidité douloureuse une série de situations vécues, concluant chaque fois par une formule qui agit comme un mantra qui se veut réparateur : « Notre colère nous honore ». La colère devient ici une forme d’auto-légitimation politique et affective, un refus de l'effacement et de la dépossession. Conclusion Love & Rage demeurent aujourd’hui des forces affectives et politiques qui orientent mes engagements et mes choix, y compris dans les zones les plus ténues de la création. Je continue à écouter mon cœur et mes tripes — c’est-à-dire à accorder de la valeur à ce qui surgit de manière intuitive, viscérale, parfois irrépressible — pour poursuivre ce travail de design, d’archivage, de recherche et d’écriture. Une pratique située, traversée de relations, d’alliances partielles, de tensions productives pour ouvrir d’autres voies, d’autres récits, où les formes graphiques peuvent encore être des prises, des refuges, des outils, des cris ou des gestes de soin.

Hétéroflics lâchez-nous le passing

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